Il est très émouvant pour moi de répondre à mon ami Réjean Gravel, à quelques jours du 400ème anniversaire de Québec. Nous avons des points de vue différents sur l’ensemble de cette histoire du Canada Français qui résonne en ce moment, mais en lisant son texte remarquable, je m’aperçois surtout de grandes similitudes d’approche, par-delà tout ce qui sous sépare.
Puisque Réjean fait apparaître son ancêtre Joseph-Macé Gravel, je ferai de même avec le mien, Charles Le Moyne, père du célèbre Le Moyne d’Iberville et de dix fils au total (je descend de Joseph). Il n’est pas contemporain de Sam et de Jos, (il est arrivé en Nouvelle France en 1641, à l’âge de 15 ans) mais comme il dispose lui aussi de la faculté de voir toute l’Histoire du Québec d’un seul coup d’œil, je crois qu’ils peuvent discuter ensemble...
Charles (que j’appellerai familièrement Char) est le fils d’un aubergiste, mais devenu militaire. Il pourrait donc être à la fois ami de Sam et de Jos et faire le lien entre le peuple et le pouvoir. Néanmoins, il est davantage pour moi le fondateur d’une dynastie militaire, avant tout fidèle au Roi de France.
Beaucoup de choses étonneraient Char dans son survol de l’histoire du Québec en compagnie de Sam et Jos. Il serait tantôt du côté du premier, tantôt de celui du second. Il serait évidemment plutôt tenté d’en découdre avec les Anglais durant tous les épisodes tragiques. Jos devrait probablement le calmer mais aussi faire preuve de pédagogie pour lui expliquer des chapitres historiques comme celui la Révolution tranquille. Char approuverait le fait que les Québécois soient maître chez eux, mais il penserait surtout à une reprise du commerce exclusif avec la France. Comptons sur Jos pour lui expliquer que les Québécois, à cette époque, sont en train de s’approprier tous les leviers qui leur permettront de maîtriser leur destin : la langue, la culture, l’éducation, et enfin l’économie.
J’imagine que Char serait enthousiasmé par René Lévesque et, bien entendu, fasciné par le Général De Gaulle. Il pourrait même mieux expliquer à Sam et à Jos les raisons profondes du « Vive le Québec libre ». A eux trois, ils pourraient peut-être sortir des ambiguïtés des relations franco-québécoises, marquées par l’amitié, mais aussi par le ressentiment et l’incompréhension. Ambiguïtés qui s’estompent très lentement à l’époque d’Internet et de la mondialisation, mais sans disparaître complètement.
« La dette de Louis XV »
Le général de Gaulle, comme beaucoup d’officiers Français, avait sur le cœur une certaine forme de remords à propos du Québec : l’idée que l’armée avait abandonné des populations qu’elle devait protéger. Elle avait obéi à contre cœur aux ordres du Roi, non sans penser que les décisions venaient des courtisans de Versailles imbus des idées de Voltaire (« quelques arpents de neige... ») plutôt que du souverain lui même (lire à ce sujet l’excellent « Charles de Gaulle, du Canada français au Québec », par Martine Lefèvre, Editions Leméac).
Le remords était passé de générations en générations au sein de la « Grande muette » (le surnom de l’armée en France) jusqu’au jour où un militaire de carrière s’est retrouvé Président de la République et avait en quelque sorte le devoir de régler une contentieux historique, la « dette de Louis XV ». Non par une guerre avec l’allié Canadien, ami de la France libre, mais par la magie du verbe.
Mais le Général de Gaulle avait probablement une vision inexacte de la situation québécoise, comme le souligne René Lévesque lui même dans ses mémoires. De Gaulle croyait, en toute bonne foi, que les Québécois étaient des Français. Donc Jos va donc devoir expliquer à Char (et sans doute aussi à Sam), que dans les douleurs et les humiliations, le peuple Québécois s’est formé une identité particulière qui emprunte le meilleur à trois sources principales : sa langue à la France, sa tradition parlementaire à l’Angleterre, et à cette terre d’Amérique, la volonté de s’en sortir par le travail.
Mon ami Réjean est un Québécois, patriote et fédéraliste canadien modéré. Je suis un Français, européen et, en ce qui concerne le Québec, pro-souverainiste prudent.
Prudent, parce que je ne peux pas me mettre à la place des Québécois qui vivent sur un continent massivement anglophone et que je cours le risque d’entendre à tout moment « maudit Français, de quoi il se mêle ? ». Mais c’est un risque que j’ai pris en créant ce blog, et je crois que le jeu en valait la chandelle.
Commentaires