Par Pierre de La Coste
(Version bêta, pour commentaires et corrections)
La crise, paraît-il, rend malin. Elle oblige à faire des économies, transforme les habitudes, pousse à la réforme et à l'innovation. L'émergence du Logiciel libre, ce secteur au modèle économique encore étrange, fera-t-elle partie de ces « destructions créatrices », chères à Schumpeter, ce mouvement « qui révolutionne incessamment de l'intérieur la structure économique, en détruisant continuellement ses éléments vieillis et en créant continuellement des éléments neufs » ?
Premier niveau: informatiser les foyers Français
Le logiciel libre peut-il nous aider dans la période de crise que nous vivons? Oui, et tout d'abord, de la manière la plus simple possible, pour les consommateurs. Récemment, j'ai acheté un nouvel ordinateur portable dans une grande surface. J'ai trouvé, pour 450 euros, une machine de belle qualité et j'ai installé la suite OpenOffice, ainsi qu'un logiciel de sécurité et un de graphisme, tous deux en Libre. Économie: 500 euros au minimum, soit plus que le prix de l'ordinateur. L'ensemble fonctionne très bien après un léger apprentissage.
Mais j'aurai pu économiser encore plus, si Windows n'avait pas été pré-installé chez le marchand. Je ne sais même pas le prix réel du système d'exploitation, puisqu'il n'apparaît pas dans le prix, au mépris des règles élémentaires de la concurrence. On peut donc dire que les foyers français pourraient s'informatiser pour un prix très raisonnable (200, 300 euros) grâce au Logiciel libre et à Linux.
Le rôle de l'État, ici, est de pousser dans le sens de la saine concurrence, en interdisant les ententes qui faussent le marché, et non de subventionner l'équipement des ménages. Il faut donc que n'importe qui ait le droit, mais surtout la possibilité matérielle, d'acheter un ordinateur « nu » ou du moins d'être clairement informé du prix de tous les logiciels qu'on lui propose avec l'ordinateur.
Or, Internet va bénéficier de la crise. Aux yeux des professionnels comme des particuliers, il apparaît comme un moyen de faire des économie de timbres, de téléphone, de billets d'avion et de train, etc... A condition qu'ils puissent s'équiper à moindre frais. C'est évidemment positif pour la modernisation et le dynamisme de l'économie. Cette informatisation des foyers et des petites structures est donc un objectif, poursuivi depuis longtemps par le Gouvernement Français. La Commission Européenne, dans son intéressant tableau de la pénétration de l'internet haut débit et des technologies de l'information, qui octroie à la France une honorable 6 ème place sur 27, note néanmoins que la sous-informatisation des foyers Français est un point noir qui nous empêche de faire encore mieux. De ce point de vue, le Logiciel libre est un accélérateur de la modernisation de la société.
Deuxième niveau: économiser les deniers publics
Cette recherche d'économie est également valable pour les entreprises et plus encore pour les administrations. On dispose d'ailleurs déjà d'outils de comparaison. La Gendarmerie nationale équipe ses postes de travail en Libre, à l'exception du système d'exploitation, qui est toujours Windows et non Linux (on revient au même problème). En revanche, la Police nationale, pour un métier comparable, paye au prix fort le tout-Microsoft.
Est-il raisonnable de dépenser l'argent du contribuable, en période de pénurie budgétaire, pour payer des licences à de grandes sociétés américaines? La question n'est pas nouvelle, et des associations comme April ou l'Adullact en font leur cheval de bataille. Mais, en temps de crise, elle se pose de manière plus aigüe... D'autant plus que cet argent économisé, utilisé pour les développements de l'administration électronique, permettrait de créer des emplois dans l'industrie du Logiciel libre, en France et en Europe.
Réorienter massivement les dépenses informatiques de la sphère publique (État, collectivités locales, santé social) vers le Logiciel libre, représenterait donc en soi l'équivalent d'un véritable « New Deal » sans augmenter pour autant les dépenses. Le rôle de l'État, c'est de montrer l'exemple dans ce domaine comme dans les autres. L'erreur serait de considérer ce secteur comme exclu de la loi du marché et reposant sur un modèle gratuit. Ce qui reviendrait en réalité à un interventionnisme de l'État et sans doute à un recours abusif à l'emploi public.
Troisième niveau: démultiplier la croissance
Mais le Logiciel libre doit aussi se repenser à la faveur de la crise et trouver un modèle économique enfin stable. Des solutions techniques nouvelles existent, qui permettent au Logiciel libre de coller au plus près des besoins nés de la crise. Elles ont nom Saas (Software as a service, application à la demande), Faas (Feature as a service, fonctionnalité à la demande), Cloud computing (mis en commun des ressources informatique via Internet), « mashup », (application composite) web programmable (Internet utilisé comme une plate-forme pour les développeurs). Sous ces vocables encore barbares, se cache une réalité prometteuse, parce qu'elle a tendance à mettre l'informatique à portée d'un plus grand nombre. Elle nécessiterait une prise de conscience au plus haut niveau des décideurs économiques et politiques.
Les entreprises, les administrations, les organisations, tous secteurs confondus, veulent se développer sur Internet, (lui même dopé par la crise), et créer de nouveaux services dans le Web2.0 ou dans la mobilité, mais cela sans dépenser un centime d'euro. Car nous vivons à la fois une période de grande morosité économique et une nouvelle révolution technologique, bouillonnante et enthousiasmante. Développer (dans tous les sens du terme) sans investir lourdement: comment sortir de cette contradiction?
Le projet Faascape apporte plusieurs éléments de réponse. Son idée est de proposer un mode de paiement de fonctionnalités à l'usage aux clients et une rémunération sous forme de reversement proportionnel aux développeurs. Pour les entreprises et les collectivités qui souhaitent développer leurs services électroniques de nouvelle génération, le dispositif permet d'éviter les investissements lourds. Il permet aussi la génération de revenus complémentaires pour un grand nombre de techniciens, susceptible de déboucher sur la création de micro-entreprises. La plate-forme, fonctionnant sous le mode du Cloud computing, permet d'absorber les pics de trafics sans augmenter les coûts.
Faascape est une place de marché pour temps de crise. Elle permet de faire correspondre un besoin, même minime, disposant d'un projet même très réduit, ne pouvant pas être financé à l'avance, et, d'autre part, un travail, un développement d'informaticien, y compris débutant ou occasionnel. Toutes les activités économiques et tous les secteurs sont susceptibles d'être touchés par ce besoin de se développer sur le Net. L'impact positif sur l'emploi concernera donc, à terme, les entreprises hors du secteur Technologies de l'information. Le logiciel libre, associé au Cloud computing et au paiement à l'usage, est un démultiplicateur de croissance.
Une remarque au sujet de la Gendarmerie: le système d'exploitation lui aussi devrait être "libéré" à terme, puisque la migration vers Linux (Ubuntu) est déjà décidée; cette migration, toutefois, prendra quelques années. La leçon à retenir, à mon avis, c'est le caractère essentiellement politique du problème. Il n'y a aucune raison de penser que Linux serait mieux adapté au métier de gendarme qu'à un autre. La gendarmerie est simplement, par son organisation et sa culture, moins perméable que d'autres administrations, et que la classe politique elle-même (toutes tendances confondues, hélas) à l'influence de certains intérêts.
Cette influence transparaît de manière évidente dans les interminables hésitations sur le rôle des spécifications OpenDocument (ODF) dans le Référentiel Général d'Interopérabilité (RGI) en gestation depuis 3 ans déjà, et dans l'étrange posture adoptée par la France dans le débat international sur les normes de compatibilité entre logiciels bureautiques.
D'une manière générale, les marchés publics sont, dans le secteur-clé des postes de travail bureautiques, l'un des piliers sans lesquels aucun monopole logiciel ne pourrait subsister. Autant dire que tous les moyens sont bons pour en garder le contrôle, et que tout sera mis en oeuvre pour éviter que l'exemple de la Gendarmerie ne fasse trop d'émules.
Rédigé par: Jean-Marie Gouarné | mai 11, 2009 à 06:09 PM